Dr Gerard Lewourien Eyoum
Interview exclusive

Dr Gerard Lewourien Eyoum

8 min de lecture
23 Mar 2026

« Quand les PME deviennent des cibles faciles : manque de culture cybersécurité »

  • POURQUOI OBSERVE-T-ON UN NIVEAU SI FAIBLE DE SENSIBILISATION À LA CYBERSÉCURITÉ DANS LES PME AFRICAINES ?

Le déficit de sensibilisation à la cybersécurité au sein des petites et moyennes entreprises africaines tient, selon moi, à un triple constat : culturel, économique et éducatif. La culture entrepreneuriale dominante reste encore largement orientée vers la survie immédiate, la recherche de croissance et la rationalisation des coûts, au détriment d’une approche préventive face aux risques numériques. Par ailleurs, il existe une forme de fracture cognitive entre les décideurs d’un côté, et les enjeux complexes du cyberespace de l’autre. Ce fossé est alimenté par l’absence de politiques nationales d’éducation numérique à grande échelle, et par un manque criant de dispositifs de vulgarisation adaptés aux réalités des PME africaines. Ces entreprises, souvent fragiles structurellement, peinent à concevoir que le numérique, tout en étant un formidable levier de développement, constitue également un vecteur de menaces systémiques.

  • QUELLES SONT LES PRINCIPALES MENACES CYBER QUI VISENT AUJOURD’HUI LES PETITES ET MOYENNES ENTREPRISES DU CONTINENT ?

Les PME africaines se trouvent au cœur d’un écosystème numérique vulnérable, où les menaces sont multiples, insidieuses et souvent méconnues. Les plus courantes demeurent :


.Le rançongiciel (ransomware), qui chiffre les données critiques et exige une rançon en cryptomonnaie.
.Le hameçonnage ciblé (spear phishing), qui manipule psychologiquement les collaborateurs pour subtiliser des accès.
.L’exploitation de failles logicielles non corrigées, notamment via des systèmes obsolètes ou piratés.
.L’usurpation d’identité numérique, facilitée par l’exposition des données sur les réseaux sociaux professionnels ou les sites peu sécurisés.


Ce qui rend ces menaces particulièrement pernicieuses, c’est qu’elles se nourrissent de l’illusion de sécurité. Or, dans un monde interconnecté, l’invisibilité n’est pas une protection, mais une faiblesse exploitée

  • EN QUOI L’ABSENCE DE CULTURE CYBERSÉCURITÉ REPRÉSENTE-T-ELLE UN RISQUE STRATÉGIQUE POUR CES ENTREPRISES ?

Il ne s’agit plus d’un simple risque opérationnel, mais bel et bien d’un risque existentiel. L’absence de culture cybersécurité équivaut, en termes stratégiques, à naviguer sans gouvernail dans une mer infestée de pirates. Cela fragilise non seulement les actifs numériques de l’entreprise, mais aussi sa réputation, sa capacité à répondre à une crise et à honorer ses engagements contractuels. Une entreprise victime d’un incident cyber perd bien plus que des données : elle perd du temps, de l’argent, la confiance de ses clients, et parfois même son droit d’exister. Le numérique est désormais le cœur battant de l’économie moderne, et négliger sa sécurité revient à exposer son cœur sans armure.

  • LES DIRIGEANTS DE PME CONSIDÈRENT SOUVENT LA CYBERSÉCURITÉ COMME UN COÛT. COMMENT LES CONVAINCRE QU’IL S’AGIT D’UN INVESTISSEMENT VITAL ?

Je les invite à changer de prisme. Ce qu’ils perçoivent comme un coût est en réalité un actif intangible, un facteur de compétitivité et de durabilité. L’investissement en cybersécurité ne produit peut-être pas de dividendes immédiats, mais il protège les fondements mêmes de l’entreprise. Il garantit la continuité de l’activité, la confidentialité des échanges, la conformité réglementaire, et in fine, la réputation de la marque. À ceux qui hésitent, je pose souvent cette question simple : combien seriez-vous prêt à payer demain pour réparer ce que vous auriez pu prévenir aujourd’hui à moindre frais ? Car la réalité est implacable : en matière de cybersécurité, l’inaction coûte toujours plus cher que l’action.

  • QUELS PREMIERS GESTES OU RÉFLEXES RECOMMANDEZ-VOUS AUX PME POUR INITIER UNE DÉMARCHE DE SÉCURITÉ NUMÉRIQUE, MÊME AVEC PEU DE MOYENS ?

L’approche par petits pas est non seulement possible, mais hautement recommandée. Voici quelques mesures accessibles:


.Nommer un référent cybersécurité, même à temps partiel, pour porter la vigilance au quotidien.
.Sensibiliser les équipes, à travers des ateliers pratiques ou des supports simples, sur les gestes qui protègent.
.Mettre à jour systématiquement les logiciels et systèmes d’exploitation.
.Sauvegarder les données critiques régulièrement, sur des supports hors ligne ou dans des environnements cloud
sécurisés.
.Utiliser des mots de passe complexes et activer l’authentification à deux facteurs dès que cela est possible.


Ce sont des réflexes simples, mais puissants, qui réduisent de façon significative le niveau de vulnérabilité d’une
organisation

  • QUELLES INITIATIVES AFRICAINES VOUS SEMBLENT INSPIRANTES OU PROMETTEUSES DANS CE DOMAINE?

Je salue l’émergence d’une cyber conscience africaine, portée par des femmes et des hommes visionnaires. Parmi les initiatives remarquables, je citerai :
AfricaCERT, qui œuvre à fédérer les capacités de réponse aux incidents sur le continent.
Smart Africa Digital Academy (SADA), qui démocratise la formation aux compétences numériques.
La montée en puissance des start-ups en cybersécurité, au Nigéria, au Maroc, au Kenya ou en Afrique du Sud, qui
innovent avec une agilité admirable.
Les efforts de l’Union Africaine, qui, à travers sa Convention de Malabo, trace une voie juridique pour encadrer les
pratiques numériques.
Ces dynamiques, bien qu’encore inégales, témoignent d’une volonté croissante d’affirmation numérique souveraine.

  • QUELLE PART DE RESPONSABILITÉ INCOMBE AUX PRESTATAIRES IT DANS LES FAILLES DE CYBERSÉCURITÉ DES PME ?

Les prestataires informatiques jouent un rôle clé, mais leur responsabilité est souvent mal encadrée contractuellement. Trop nombreux sont ceux qui livrent des infrastructures sans y adosser une réelle politique de sécurisation ni assurer le transfert de compétences.
Je plaide pour un changement de paradigme : les prestataires doivent devenir des partenaires de confiance, et non de simples fournisseurs techniques. Leur devoir est double : garantir la fiabilité des solutions livrées, et accompagner l’entreprise cliente dans sa montée en maturité cyber. Faute de quoi, ils deviennent complices involontaires des brèches futures.

  • LE CADRE RÉGLEMENTAIRE AFRICAIN EST-IL À LA HAUTEUR DES ENJEUX ?

Le cadre réglementaire progresse, mais demeure encore lacunaire et souvent inapplicable dans les faits. De nombreux pays ont adopté des textes de loi, parfois ambitieux, mais les moyens pour les faire respecter — régulateurs compétents, autorités indépendantes, tribunaux spécialisés — font souvent défaut. Par ailleurs, la fragmentation juridique entre États complique la lutte contre la cybercriminalité transfrontalière. Il est temps d’imaginer une intégration légale régionale, inspirée de modèles tels que le RGPD en Europe, pour offrir un environnement juridique stable, prévisible et protecteur aux entreprises africaines.

  • LE FACTEUR HUMAIN RESTE LA FAILLE NUMÉRO UN. COMMENT IMPLIQUER EFFICACEMENT LES COLLABORATEURS ?

L’être humain est à la fois le maillon le plus vulnérable et le plus précieux dans la chaîne de sécurité. Pour le mobiliser, il faut substituer la peur par la responsabilisation, et la sanction par la pédagogie. Cela passe par :
.Une formation continue, adaptée au niveau de chaque métier
.La valorisation des bons réflexes
.La mise en place de simulations d’attaques pour entraîner les équipes, Et surtout, la création d’un climat de confiance, où chacun peut signaler un incident sans crainte d’être blâmé.
.La cybersécurité doit devenir une affaire collective, intégrée à la culture d’entreprise, au même titre que l’éthique ou la qualité.

  • SI VOUS AVIEZ UNE SEULE ALERTE À LANCER AUX DIRIGEANTS DE PME AUJOURD’HUI, LAQUELLE SERAIT-ELLE ?

Je leur dirais ceci : « Ce que vous ignorez aujourd’hui pourrait détruire votre entreprise demain. » L’inaction n’est plus une option. Dans un monde numérique, chaque organisation, aussi modeste soit-elle, est une cible potentielle. Le cyberespace ne fait pas de distinction de taille ou de prestige. Il récompense la préparation et punit l’imprudence.

  • BONUS – VOS 3 CONSEILS-CLÉS AUX PME AFRICAINES :

1.Intégrer la cybersécurité dans la gouvernance de l’entreprise : elle ne doit plus être une sous-fonction technique, mais un enjeu stratégique suivi au plus haut niveau.
2.Construire une culture interne de vigilance et de résilience : faire de chaque collaborateur un acteur éclairé de la sécurité numérique.
3.Ne pas rester seul : s’appuyer sur des écosystèmes locaux (experts, start-ups, centres de réponse) pour mutualiser les bonnes pratiques et les ressources.

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Christian Essame

Christian Essame

Rédacteur